Illustration ©Bonnefrite

 

Steven Beckers est un des rares architectes accrédité « C2C », pour Cradle to Cradle (voir les autres articles sur la démarche C2C parus ici et là), une démarche dans le domaine de l’architecture et du design qui envisage un nouveau modèle économique, où la notion même de déchet est bannie au profit de cycles continus où la matière devient un nutriment technique ou organique. Il est aujourd’hui impliqué à Lateral Thinking Factory une agence de conseil pour l’urbanisme et l’architecture de demain.

 

                                                                                                                                                                                        Photo ©JGranger

Comment avez-vous découvert la démarche C2C ?

En 1996 j’ai été chargé de réhabiliter le Berlaymont, le siège de la commission européenne à Bruxelles. Le bâtiment d’origine était pourri par l’amiante. D’ailleurs on l’appelait le “Berlaymonstre”. Il y a des gens qui sont tombés malade, qui ont eu des cancers, et moins de 50% de la surface était utilisable parce qu’il avait été mal dessiné. J’ai donc voulu en faire un bâtiment exemplaire, en m’assurant qu’aucun des matériaux utilisés ne pose problème pour l’avenir. Je me suis rendu compte, à ce moment là, que la plupart des fabricants n’avait pas de réponses à mes questions au sujet de la qualité des matériaux, que ce soit dans la démolition ou la récupération. Personne ne savait ce que contenait les matériaux qui étaient produits, vendus et utilisés. On a pu récupérer certains éléments sans amiante, mais il n’y avait pas de véritable logistique inversée qui permettait de dire où allait le produit de la déconstruction et de quelle manière il pouvait être utilisé à un autre endroit.
Quand j’ai lu Cradle to Cradle, je me suis reconnu dans cette démarche, qui alliait enfin l’approche scientifique et l’approche économique. Puis j’ai fait une formation avec l’équipe de Michael Braungart et William Braungart (1) en 2007-2008 à Hambourg. Désormais je n’ai plus une agence d’architecte, mais un bureau d’étude stratégique, en mettant en oeuvre l’horizontalité, c’est à dire une façon d’intégrer tous les paramètres d’un projet architectural: que ce soit l’énergie, le social, ou la santé.

Photo ©JGranger

 

Comment envisagez-vous le ré-emploi dans le domaine de l’architecture ?

Pour sortir de la notion de déchet, on parle de ce qui est à venir et non pas de ce qui existe. L’idée c’est que tout ce qui est construit à partir de maintenant, tous les éléments puissent revenir à l’état de matière pure, et donc de matière première voire de meilleure qualité. Pour ce qui est de ce qui existe, ce qui est déjà construit, le « material passport » permettrait un référencement pour identifier où devrait aller ces différentes matières. On a proposé ça par exemple pour le Grand Paris, car il va y avoir énormément de démolition et d’excavation. Si on faisait un recensement de toutes les matières qui existent là ou il y a des travaux, on pourrait déjà donner une valeur positive à ce qui est récupérable et faire en sorte que les matériaux aillent au bon endroit, et pour cela il faut qu’ils aient leur passeport, qu’on sache s’ils sont non toxiques ou réutilisables. A long terme, les grands groupes comme Veolia peuvent faire du profit avec les nutriments, avec les matières.
Comme on ne sait pas de quoi est fait l’avenir, on doit continuer de concevoir des architectures et des plans d’urbanisme capables d’évoluer. Et pour ça il faut construire dans la perspective de pouvoir désassembler, en fin de vie du bâtiment. A ce moment là, il faudra bien démonter plutôt que de démolir, et cela signifie transformer le bâtiment en banque de matériaux.
Aujourd’hui, on ne peut pas faire des listes de ce qui est bon ou mauvais, il faut pouvoir définir la qualité par rapport à un usage précis en toxicité ou en non-toxicité, pouvoir définir tout ce qu’il y a dedans et en quantité dans le temps et savoir aussi d’où ça vient. La traçabilité, que l’on commence à exiger dans le domaine de l’alimentation, ou des médicaments devrait exister aussi pour les matériaux.

                                                                                Vue de l’exposition Matière Grise - © Antoine Espinasseau

 

Vous considérez donc le bâtiment comme une banque de matériaux ?

Le « passeport de matériaux » permettra au propriétaire du bâtiment de dire quel matériau figure dans son bâtiment et savoir qui pourra lui démonter, et combien il obtiendra pour cette récupération. Ce sera une sorte de certificat car tout sera quantifié. Il devra indiquer combien il y a de produits toxiques et où ils se trouvent. Si on sait exactement où est le toxique, où est la pollution, on peut le circonscrire à une donnée quantifiable précise.

L’idée c’est que cette banque de matériaux se présente sous la forme d’une Big Data (2), dans laquelle on peut aller revoir telle porte de tel bâtiment dans son détail, qui a été déplacée à tel moment, qui a une durée de vie de tant d’années, construite avec tel matériau fourni par tel fabricant, c’est en fait une sorte de mode d’emploi que l’on reçoit avec le bâtiment.

Ce serait une banque de données centralisée et qui ferait en sorte que chaque bâtiment ait enregistré sa banque de matériaux. L’architecte établirait le cahier des charges, dans lequel il définirait les performances, les qualités et les contenus des matériaux qui vont devenir de plus en plus précis, ou simplement vont devoir être C2C ou équivalent. Ensuite, c’est toute l’équipe en charge de la construction du bâtiment, ainsi que le fournisseur qui doit être capable de dire que dans telle cloison il y a tant d’acier, autant de laine de verre, etc…

Au départ c’est quelque chose d’assez simple. C’est long à mettre en place, mais quand on pense aujourd’hui à tous les systèmes qu’on appelle BIM (3), les systèmes où on dessine tout en 3D directement: en ajoutant la densité, on peut très vite avoir le poids de béton, de bois et de n’importe quel autre matériau.

Tous ces outils là permettront de faire en sorte que les ingénieurs, les architectes et les constructeurs travaillent ensemble sur un même produit en 3D, ce qui permet, en passant, d’améliorer la construction et l’échange entre les différents acteurs. Aujourd’hui c’est l’université de Munich qui travaille principalement là dessus et il ne faut pas ajouter grand chose pour qu’on ait les quantités, la provenance etc. Il suffit de remplir des cases. Cela permet de définir des prix, et c’est utile au moment de la construction. Et je pense que d’ici une dizaine d’années, ce sera obligatoire.

Je suis convaincu qu’il n’y a aucun problème à dessiner des bâtiments qui puissent répondre à plusieurs fonctions différentes dans le temps. Ce qui correspond justement aux nouveaux modes de financement que sont les fonds de pension. La dernière chose qu’ils veulent c’est de se retrouver dans 15 ans avec un bâtiment de bureaux vide. A partir du moment ou vous avez une vision à long terme ça change tout et cela nous permet à nous de bien poser Cradle to Cradle et l’idée de l’économie circulaire positive.

La question qui va se poser, bien sûr, c’est « qui va gérer la banque de matériaux ? A qui va-t-elle appartenir ? ». Et l’idéal c’est de ne pas retomber à nouveau dans le monopole de grands groupes qui possèdent tous les matériaux.

 

                                                                                                                                                                                          Photo ©JGranger 

Comment voyez-vous l’évolution du rôle de l’ architecte dans sa relation aux matériaux et au territoire ?

J’ai toujours envie de dire que le C dans C2C, c’est pour ‘Collaboration’, parce que c’est tellement essentiel. Si on ne travaille pas avec les autres on n’aura même pas envie de vendre ou de donner de la matière première dont on n’a plus besoin, on va presque préférer la mettre dans un trou. Et toute cette notion là doit complètement changer : c’est pour moi le plus grand changement, remplacer la ‘Compétition’ par la ‘Collaboration’.

Si on parle des bâtiments, d’ici disons 2050, le neuf représentera une faible proportion du patrimoine immobilier en Europe. Mais dans les bâtiments neufs, comme dans la rénovation, nous irons vers de plus en plus de flexibilité et de performance car la réglementation évoluera, la pression sur l’urbanisation augmentera, avec la densité de la population. L’idéal étant de ne plus avoir de zones mal occupées ou de bâtiments vides.

Je crois beaucoup à l’importance des régions. En 2050, ces régions devraient pouvoir être quasiment autonomes, sur le plan de l’énergie, ou des ressources. En privilégiant les matériaux locaux, pour éviter les transports notamment, la démarche C2C s’appuie sur les ressources des régions. Quand on travaille dans des circuits courts et qu’on veut créer de la résilience, réduire les coûts, les transports, l’autonomie, c’est très important de se placer à l’échelle des régions. Quand on est au niveau régional, il y a une sorte de civisme qui se met en place: on a beaucoup plus conscience de l’impact qu’on a sur son environnement quand c’est à coté de chez soi.

 

Cet entretien avec lui sur sa vision de la ville future entre matériaux, architecture et réemploi est paru dans le catalogue de l’exposition Matière grise, Éditions du Pavillon de l’Arsenal, sous la direction d’Encore Heureux – Julien Choppin et Nicola Delon avec la collaboration de Sara Carlini et Edith Hallauer et de moi-même.

Matière Grise est une exposition qui a été présentée au Pavillon de l’Arsenal à Paris du 26 septembre 2014 au 4 janvier 2015.

 

J. Granger, Novembre 2014

 

_____________________

(1) Les auteurs du livre : Cradle to Cradle. Créer et recycler à l’infini, Editions Alternatives, 230p.
(2) Big Data : littéralement les grosses données parfois appelées données massives, est une expression anglophone utilisée pour désigner des ensembles de données qui deviennent tellement volumineux qu’ils en deviennent difficiles à travailler avec des outils classiques de gestion de base de données ou de gestion de l’information. (source wikipedia)
(3) BIM: Building Information Modeling ou encore modèle d’information unique du bâtiment ou encore Maquette numérique du Bâtiment (MNB) est une technologie et des processus associés ensemble pour produire, communiquer et analyser des modèles de construction (Eastman, 2011).(source wikipedia)

 

Pour aller plus loin:

Le Pavillon de l’Arsenal

Sur le réemploi des matériaux, voir aussi l’ouvrage de Jean-Marc HUYGEN, La poubelle et l’architecte. Vers le réemploi des matériaux, Actes Sud, coll. L’impensé (2008)

Et pour voir Paris autrement, l’exposition : Revoir Paris, à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine du 20 novembre 2014 au 9 mars 2015.

 

                                                                     Vue de l’exposition Matière Grise - © Antoine Espinasseau


 

 

 

 




A lire aussi :