Jacques Rancière, 2005, La Fabrique éditions

 

Ce qui a changé en quarante ans n’est pas que Marx aurait disparu, absorbé par Coca-Cola. Il n’a pas disparu. Il a changé de place. Il est maintenant logé au coeur du système comme sa voix ventriloque.

« Celui qui voit ne sait pas voir » : telle est la présupposition qui traverse notre histoire, de la caverne platonicienne à la dénonciation de la société du spectacle. Elle est commune au philosophe qui veut que chacun se tienne à sa place et aux révolutionnaires qui veulent arracher les dominés aux illusions qui les y maintiennent.
Pour guérir l’aveuglement de celui qui voit, deux grandes stratégies tiennent encore le haut du pavé. L’une veut montrer aux aveugles ce qu’ils ne voient pas : cela va de la pédagogie explicatrice des cartels de musées aux installations spectaculaires destinés à faire découvrir aux étourdis qu’ils sont envahis par les images du pouvoir médiatique et de la société de consommation. L’autre veut couper à sa racine le mal de la vision en transformant le spectacle en performance et le spectateur en homme agissant.
Les textes réunis dans ce recueil opposent à ces deux stratégies une hypothèse aussi simple que dérangeante : que le fait de voir ne comporte aucune infirmité ; que la transformation en spectateurs de ceux qui étaient voués aux contraintes et aux hiérarchies de l’action a pu contribuer au bouleversement des positions sociales ; et que la grande dénonciation de l’homme aliéné par l’excès des images a d’abord été la réponse de l’ordre dominant à ce désordre. L’émancipation du spectateur, c’est alors l’affirmation de sa capacité de voir ce qu’il voit et de savoir quoi en penser et quoi en faire.
Les interventions réunies dans ce recueil examinent, à la lumière de cette hypothèse, quelques formes et problématiques significatives de l’art contemporain et s’efforcent de répondre à quelques questions : qu’entendre exactement par art politique ou politique de l’art ? Où en sommes-nous avec la tradition de l’art critique ou avec le désir de mettre l’art dans la vie ? Comment la critique militante de la consommation des marchandises et des images est-elle devenue l’affirmation mélancolique de leur toute-puissance ou la dénonciation réactionnaire de l’ « homme démocratique » ?

150 p.

 

L’auteur : Jacques Rancière est né en 1940 à Alger. Il est philosophe, professeur émérite à l’Université de Paris VIII (Saint-Denis). Il est notamment l’auteur de ces ouvrages : La Leçon d’Althusser, Gallimard, Idées no 294, 1975; La Fabrique édition, 2012 ; La Parole ouvrière, avec Alain Faure, 10/18, 1976 – La Fabrique, 2007 (avec une postface inédite) ; Le Philosophe et ses pauvres, Fayard, 1983, Flammarion (Poche), 2007 et 2010 ; Les Noms de l’histoire. Essai de poétique du savoir, Le Seuil, 1992 ; Aux bords du politique, Osiris, 1990, La Fabrique 1998, Folio, 2003 ; La Chair des mots. Politique de l’écriture, Galilée, 1998; Le Partage du sensible, La Fabrique, 2000 ; Malaise dans l’esthétique, Galilée, 2004 ; La Haine de la démocratie, La Fabrique, 2005 ; Moments politiques — Interventions 1977-2009, La fabrique (pour l’édition française) et Lux (pour l’édition canadienne), 2009 ; Les Écarts du cinéma, La Fabrique, 2011.






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