Liz Christy, Guerilla Gardening, 1973
Dans cet univers de culture qu’est la ville, l’artiste tout particulièrement peut être un catalyseur du changement, pour le révéler et pour le mettre en oeuvre. Ainsi de nombreux artistes accompagnent la réappropriation de l’espace public par ses habitants au travers de projets très divers et participatifs.

Cette implication de l’artiste contemporain n’est pas nouvelle. Dès 1973, Liz Christy à New York a lancé la guerilla gardening en introduisant volontairement des semences dans des friches, en remettant de la nature dans les interstices laissées par la ville et en se réappropriant ainsi l’espace libre. Et l’espace est bien le nœud de la question.

La ville se caractérise par une certaine densité, et donc un certain manque d’espace. Chaque parcelle a une fonction et son occupation doit donc, aux yeux des usagers, être justifiée par sa fonction. La ville n’est donc pas le lieu le plus aisé pour les expérimentations. Un opérateur public ou une entreprise privée cherchera l’efficacité, le particulier sera limité par les besoins financiers, le foncier y étant plus cher qu’ailleurs. Face à cette situation, les artistes sont les vecteurs légitimes de l’expérimentation et de la démonstration.

 


Thierry Boutonnier, Prenez Racines !, Mermoz

 

Les prescripteurs n’attendent pas des artistes une garantie d’efficacité d’emblée et les artistes peuvent proposer des actions réintroduisant la biodiversité en ville à titre expérimental au risque heureux, qu’in fine, le succès de l’opération permette de la déployer largement, l’artiste devenant alors révélateur de tendance. C’est le cas par exemple de la réintroduction d’animaux de ferme en ville. D’abord à l’initiative d’artistes comme les moutons de Thierry Boutonnier à Lyon, devenue une pratique, promue par une association francilienne, Théma la vache, qui fait paître des chèvres devant les barres d’habitats collectifs. Une pratique simple qui enrichit les échanges entre les habitants. L’artiste peut aussi être vecteur de socialisation, catalyser et mutualiser les efforts des forces en présence et ré-établir des activités locales comme le recyclage des déchets organiques par la culture maraîchère. L’idée d’un système de troc géré par les habitants est par exemple mise en œuvre par les artistes Andrea Caretto et Raffaella Spagna,  dans leur projet Pedogenesis.

 


Andrea Caretto et Raffaella Spagna, Pedogenesis

 

Au-delà de cette dimension sociale impliquant les artistes, l’élément le plus structurant de la ville reste l’espace, avec lequel les artistes développent un rapport unique, nécessairement subjectif. Que ce soit pour changer notre regard ou concevoir la multifonction des espaces comme avec Mathieu Lehanneur qui cultive ou produit des aliments dans le mobilier d’un appartement, la tour vivante de l’agence SOA, multifonctionnelle, avec une ferme urbaine dans un bâtiment d’habitation et de commerce, ou même envisager le ciel, les ponts ou les vides comme autant d’espaces à exploiter. C’est le projet de pont habité pour Copenhague par l’agence BIG qui l’incarne par exemple. Ainsi les artistes mutualisent culture et nature dans le volume même de la ville.

 


Tour Vivante, Agence d’architecture SOA

 

Enfin, la nature en ville évolue au fur et à mesure que la ville se transforme. Mais pour guider ces transformations et concevoir une ville durable il est nécessaire de l’imaginer. Cet imaginaire n’est pas purement technologique, il n’est pas non plus purement fonctionnel. Il a besoin de s’abstraire des contraintes, d’explorer nos désirs collectifs et de s’accompagner d’une construction culturelle. Ainsi, la ville de demain se définit autant par les utopies que les artistes peuvent concevoir, que des programmes de renouvellement urbains !

 

Toutes ces dynamiques concourent à faire de la ville un écosystème à part entière dont ses habitants sont aussi ses acteurs. Ainsi avec une relation globale à la nature, on ne se limite pas à un usage hygiéniste de la nature comme au XIXe avec la création d’espaces verts en ville pour des raisons de salubrité publique, ni purement décorative comme les espaces récréatifs du XXe siècle ni même purement fonctionnelle comme les premières implantations de technologies « vertes ». La difficulté, pour appréhender cette dimension à la fois protéiforme et dynamique de notre relation à la nature en ville, est que notre vocabulaire et nos percepts communs sont pauvres. Un enjeu d’appropriation culturelle est une prochaine étape que des artistes, et leurs partenaires présentés dans ce dossier, commencent à nous aider à franchir.

 

Loïc Fel




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