Le festival culturel Barents Spektakel a lieu depuis 2003 chaque hiver à Kirkeness, au Nord-Est de la Norvège, sur la mer des Barents. « Ticking Barents », thématique de la dixième édition de ce festival qui vient de se dérouler du 5 au 10 février, est un clin d’œil au tic-tac d’une échéance qui approche, celle d’une nouvelle manne pétrolière et maritime dans la région, mais aussi celle des conséquences du réchauffement climatique.

Kirkeness est la « capitale des Barents ». Cette petite ville de 5000 habitants occupe une position géographique désormais stratégique : pile sur la nouvelle route permise par la fonte de la banquise (passage du Nord-Est ) et seulement à quelques kilomètres de la Russie, voisin indispensable pour coopérer dans la conquête de l’Arctique.

Un laboratoire révolutionnaire conduit par des artistes

Les « femmes sur le pont », Pikene på Broen, est le groupe féminin fondateur et organisateur du festival. Leur objectif est de développer une conscience environnementale et sociale, et de construire une communauté locale capable d’autodéterminer son avenir. Pour elles, la révolution est un processus de construction communautaire. La directrice artistique du festival Luba Kuzovnikova est russe et vit à Kirkeness. Par sa double culture, elle est la garante de la dimension transfrontalière fondatrice du festival. Les créations et opinions politiques des artistes deux pays phares des Barents, la Russie et la Norvège sont au coeur de l’événement, affichant ensemble le désir d’une gouvernance qui tienne compte du long terme et qui résiste à la logique prédatrice immédiate.

Kirkness révèle, entre autres, la richesse et l’engagement de l’art contemporain et du street art sur les enjeux environnementaux.

 

Cinq artistes sont particulièrement représentatifs de cette dynamique :

 

Discuter en mangeant une glace : un moyen subtil d’évaluer le déni du réchauffement climatique

Kjetil Berge, artiste norvégien vivant aujourd’hui entre Londres et Olso, est arrivé quelques jours avant l’ouvertue du festival à Kirkeness dans un petit camion avec lequel il a parcouru 4000 kilomètres depuis Londres. Un camion de vente de crèmes glacées, qu’il offrait gratuitement, ce qui lui permettait d’engager la conversation sur une seule et même question, fil conducteur tout au long de son voyage,   »que pensez-vous du climat ?  » En Angleterre, Estonie, Norvège, Russie, Danemark, Suède, Kjetil Berge a recueilli des centaines de témoignages, non seulement sur le climat mais aussi sur son geste. Ainsi, dans le film du voyage « Breaking the Ice » projeté dans le camion, une russe s’alarme « il y a un piège si c’est gratuit ». L’artiste la rassure en lui répondant que bien sûr, rien n’est gratuit, et qu’il souhaite en échange de cette glace savoir ce qu’elle pense du climat. Les témoignages couvrent une large palette de réactions sur le climat, de la conspiration au désolement, de l’envie d’agir au déni, de loin le plus fréquent. Ce voyage révèle à la fois l’importance et la richesse de la relation au climat dans les pays parcourus et la faible prise de conscience du réchauffement climatique, « car ils sont plongés dans des satisfactions immédiates consuméristes, dues à l’élévation récente de leur pouvoir d’achat », explique l’artiste. Kjetil nous confie son impression finale à l’issue de son voyage : « we are in a bloody big mess ».

Le camion est situé sur la place du village. A la place de l’offreur de glaces, un écran relate le voyage et les témoignages. Durant son voyage, Kjetil était accompagné d’un traducteur et cameraman russe.

 

Archiver un monde menacé, esthétiser son déclin

Depuis 2007, Springerparker, duo d’artistes Allemand berlinois mixant musique et arts visuels, sillonne la région arctique pour saisir et traduire les changements climatiques et écologiques du Grand Nord. Durant leurs périples, ils photographient, enregistrent et filment la flore et les paysages, en plaçant par exemple des microphones sur des arbres pendant des tempêtes de neiges. Après une série de collages visant à inventorier les espèces d’ores et déjà soumises à d’importants changements et des actions de réanimation via la recongélation  de plantes provenant  de pergélisols fondus, ils se tournent vers la composition musicale et écrivent un opéra danse pour le festival de Kirkness 2011 «  »There Are Places In Our Heads One Can Travel To ». Dans le Libretto de cet opéra, la cantatrice Lilly Jørstad énumère les récents relevés des températures inhabituels par les instituts météorologiques de la région. Le lieu, la température et la date sont les uniques paroles de cette magnifique et intrigante composition contemporaine. Pour l’édition 2013, un dispositif unissant vidéo, danse et musique « Finnmark Dairies » réunit leurs mémoires de la Norvège.

Écouter le Libretto : 
https://soundcloud.com/butterfly-collectors/springerparke…

 

Les artistes français Magali Daniaux et Cédric Pigot consacrent depuis trois ans leur travail à l’Arctique. L’aventure démarre par leur sélection en tant que finalistes du Prix COAL Art & Environnement en 2010 pour «Final Melt », un projet de plan fixe sur la banquise pendant cent ans, offrant le spectacle de sa disparition complète. Une partie du projet est déjà mise en oeuvre. Leur site www.daniauxpigot.com retransmet en temps réel les images de deux caméras placées en zone Arctique, dont l’une à Kirkeness. Leur chemin dans le grand Nord les a conduit à la Réserve mondiale de semences du Svalbard. De leur impression à la fois glacée et fascinée face à ce « backup de l’humanité », ils ont imaginé un parfum qui exprime l’artificialisation et la marchandisation du vivant par les grandes industries semencières qui financent ce grenier du vivant, dans une approche radicale et immatérielle des plantes. De leur point de vue, la flore est, par son immobilité active et ses ressources invisibles, plus « moderne » que la faune. « Becoming Seeds », clin d’œil au « Devenir-animal » de Deleuze et Guattari  et hommage au « Devenir végétal » de Francis Hallé, est une odeur métallique, addictive, boisée et corrosive. Elle évoque la congélation du vivant, l’invisibilité de ce qui a disparu, le tout dans un contexte d’intérêts de multinationales. L’odeur, diffusée dans un conteneur vide et blanc, indique aussi un optimisme, le possible saisissement d’un nouveau rapport au temps dans l’accélération du déclin.

 

DIY en russe, c’est Partizaning

Igor Ponosov, jeune russe de 32 ans, est le leader de Partizaning, un phénomène nouveau et une action à l’intersection du street art,  de l’activisme social et du « DIY » (Do It Yourself). L’ objectif de Partizaning est de repenser, restructurer et améliorer les environnements urbains et les collectivités.« Nous misons sur l’auto-motivation, les actions pacifistes non autorisées et les gestes collectifs comme principaux moteurs du changement social et culturel » affirme Boris Ponosov. D’une grande richesse créative, d’une audace, d’un humour et d’un engagement écologique et social élevés, les membres de Partizaning placent de nouveaux bancs dans les rues, des aides pour rouler en vélo, réactualisent le plan de métro de Moscou, créent des cartes de circulation de vélo, placent des paperboard d’échanges citoyens dans les ascenseurs, etc. À chaque problème sa solution, si possible faite maison. Un exemple, les automobilistes moscovites qui bloquent en permanence les passages pour piétons, voies de bus, etc. Pour Partizaning, il est urgent de redonner le pouvoir aux piétons, transports publics et vélos. L’intervention « Car Impounding » se déroule en quatre temps. Premier temps, débat public.  Deuxième temps, distribution d’autocollants et d’instructions. Ces autocollants copient avec humour les contraventions officielles réservées aux belles voitures. L’idée est de simuler le processus de mise en fourrière des voitures qui violent les règles de la circulation ou de stationnement. Troisième temps : collage des autocollants sur les voitures garées perturbant les voies piétonnières près de Garden Ring de Moscou (la principale avenue circulaire au centre de la ville). Quatrième temps : discussion avec les automobilistes.
Ce type d’action se déroule par dizaines à Moscou, où Partizaning rassemble un mouvement à la fois artistique, pacifiste et écologique croissant.

Détail de l’action « Car Impounding » par Partizaning

 

Cogito ergo petroleum consum

L’artiste norvégien Amund Sjølie Sveen est le cerveau de la bande, celui qui pose les questions amont qui dérangent, dont personne n’a la réponse. Il agit au travers de conférences-performances. En 2006, son action « The United States of Barents » interroge l’ouverture récente d’un IKEA dans les Barents. Cet IKEA a planté tous les drapeaux des pays limitrophes devant son seuil et est ainsi devenu le premier lieu affichant officiellement une culture locale au-delà des frontières. Une multinationale, contribuant à l’uniformisation de la consommation, devient d’un seul coup le seul actif commun, de même que l’anglais est la seule langue qui permette aux riverains de se comprendre, seuls les suédois et les norvégiens ayant des langues suffisamment proches. « N’avons-rien  de mieux à partager ? » questionne l’artiste. Très concerné par les enjeux environnementaux, il réalise en 2009 « Rising Water », une installation sonore dans la rue principale de Tromsø, diffusant le bruit de la mer à 7 mètres au-dessus du niveau actuel. Ce dispositif visait à sensibiliser les habitants de Tromso sur les conséquences du réchauffement climatique généré par la vente du pétrole norvégien. En 2010, son action « The Norvegian Way » interroge sur le lien entre richesse et bonheur et stipule que le rendement décroissant du bonheur a déjà commencé en Norvège. Amund s’adresse principalement à ses pairs et pointe les contradictions des artistes dans ce pays si riche. L’artiste occupe une place unique en Norvège, étant hautement soutenu et subventionné par des entreprises, l’Etat et donc le pétrole. Le projet « Fontaine of Youth », une fontaine non pas d’eau mais de pétrole, prévue sur la place centrale de Kirkeness lors du prochain festival en 2014, pose le dilemme des artistes norvégiens :  » Quelle est leur liberté de critiquer ce qui les fait vivre ?  » Amund donne une réponse provocante  avec cette fontaine qui est une ode au pétrole. Il nous confie « notre pays a les moyens de renoncer au pétrole et de parier sur d’autres énergies, car nous sommes parmi les plus riches du monde. Mais ce choix nous ne le faisons pas, nous continuons sur la voie du pétrole, en nous disant qu’elle va encore nous rapporter, et que nous serons bien moins affectés que d’autres pays par le réchauffement climatique, que nous serons même bénéficiaires, nous qui sommes plongés dans le froid et l’hiver huit mois par ans. Le reste du monde nous intéresse finalement peu. Ce qui est affligeant, c’est que cet égoïsme et cette richesse inouïs ne créent pas notre bonheur, seulement notre confort, mais nous perdons là aussi la différence. » Le bien commun qu’est le pétrole, issu d’une histoire géologique millénaire, est actuellement géré comme un bien privé. Bien mal acquis ne profite-t-il donc jamais ?

« Fontaine of Youth », Projet de fontaine sur la place de Kirkeness

 

Envoyée spéciale de COAL à Kirkeness
11 février 2013

 

Pour aller plus loin

Les organisateurs : www.pikene.no

Le festival : www.barentsspektakel.no

Breaking the ice : www.breaking-the-ice.net

Springerparker : www.springerparker.com

Partizaning : www.eng.partizaning.org

Amund Sven : www.amundsveen.no




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