Pâturage, Bolivie. 2011, photo argentique.

 

De l’art à l’agriculture en passant par l’engagement

 

En cherchant des sujets à partager sur ressource0.com, j’ai été amenée à rencontrer des personnes épatantes et entre autre pas mal de femmes formidables. J’ai décidé de continuer sur cette lancée et partager avec vous une nouvelle fois le portrait d’une d’entre elles : Natsuko Uchino.

Natsuko est née au Japon, a grandi à Paris puis étudié à New-York et vit maintenant là où la mènent ses projets. Actuellement en résidence à Vassivière, je l’ai rencontrée autour d’un café à la Cité Internationale des arts à Montmartre en mai 2014.

Nous avons été mises en relation par une connaissance commune qui a dû reconnaître chez chacune cet engagement pour l’écologie comme révolution culturelle où l’art a un rôle à jouer. Notre engagement respectif s’interroge sur l’écologie comme cycle, l’idée de renouer la boucle, de rétablir des rythmes de fonctionnement autonomes et résiliants afin de désamorcer la logique actuelle du toujours neuf, du jetable et d’une exploitation abusive des ressources.

Le parcours de cette artiste hybride a été façonné par ses expériences d’agriculture et d’artisanat. Son rapport à l’environnement et à l’écologie sont la base d’un travail de compréhension d’une économie plus contributive. Les recherches de Natsuko portent sur une notion qu’on nomme en anglais « the commons » (1) soit biens communs ou comment imaginer autrement que par le modèle du secteur privé de nouveaux équilibres à l’image des éléments qui composent une écologie vivante.

Ses œuvres se composent de sculpture, dessin, film, pièces textiles, danse, musique et autres formes agencées à travers des installations et des performances.

 

De l’art

Après des études à l’école d’art de la Cooper Union, Natsuko a déjà derrière elle quelques expériences fortes de lien entre le paysage et l’art comme par exemple ce film qu’elle réalise entre 2005 et 2006 dans le désert de la Californie.

 

« Ce projet de film est une sorte de projection subjective de l’intériorité sur la topographie. Le film commence avec l’être entier, le monade, qui se traduit par un paysage plat à l’infini et après tu vois les scissions de la vie : les ruptures, l’érosion, les crevasses. En terme de scénario il ne se passe pas grand chose. Le tournage, c’était un mois et demi à chercher des topographies différentes entre le désert de Zabriske Point et le Grand Canyon aux USA.

Tellement vaste et le rapport tellurique étonnant ! J’avais une vie très urbaine jusqu’à ce moment là et je n’avais jamais vraiment observé la surface terrestre. Ça a été une expérience esthétique qui m’a profondément marquée et transformée.

C’est comme tomber amoureux entraine une sorte d’épiphanie, de transformation subjective profonde et entropique. Ce bouleversement m’a fait changer de paradigme, dépasser la critique, et confirmer le rôle crucial de l’art, du sentiment et de la sensation dans la transition écologique. »

 

Pendant ses études, Natsuko fait la rencontre d’un jardin particulier : un projet thérapeutique installé dans le Bellevue Hospital par Annatina Miescher.

 

« La personne qui est en charge de ce programme à l’hôpital est devenue une amie proche. Elle a géré ce programme pendant plus de 20 ans de manière très originale. Elle a un hectare ou deux entre le parking de l’hôpital et le west side highway (autoroute) qui s’appelle Le jardin de la sobriété. Ses patients viennent faire du jardinage. Ce travail est pensé comme un emploi et ils sont payés pour ce temps de travail. Ils viennent pour s’occuper du jardin, avoir une activité professionnelle, physique, sociale, désherber les mauvaises influences et s’épanouir.

Moi j’y allais au début pour jardiner comme tout le monde, faire des ateliers de mozaïque, ou construire des systèmes d’irrigation. Je venais comme ça puis je me suis liée d’amitié avec plusieurs personnes.

J’ai fréquenté ce lieu sur plusieurs étés selon les saisons. Ça a été ma première expérience du « jardin partagé » urbain et une grande découverte de la terre. Je ramenais de la roquette à la maison. J’ai beaucoup appris sur la vie, les gens, les saveurs. Ce rapport sensuel au niveau des gens, des plantes et de la culture.

C’est planté n’importe comment – en mode sauvage. Je trouve parfois les jardins partagés trop formatés par soucis pédagogiques, ils sont un peu tous pareils et parfois les plantes ont l’air un peu triste. Là on voyait toutes les étapes d’une plante, les espèces qui se mélangent ; la diversité, leur cycle, et aussi que la notion de « la mauvaise herbe » est en fait une question de taxonomie.

En fait tout le monde a un peu besoin de ce rapport au végétal et à l’animal que tu sois en rehab ou pas – tu le vois bien quand tu vois les gens en train de nourrir les pigeons dans les parcs publics sur les sols en sable comprimé. »

 

 

De l’agriculture

En 2007, suite à une rencontre et un projet de film expérimental, Natsuko met en place avec Peter Nadin et Anne Kennedy, l’organisation ART & AGRICULTURE (NY). Une alliance transversale entre art, écologie et agriculture, la fondation s’organise dans une polyculture contributive sur un site forestier dans les Catskills (au nord de la ville de New York) de 70 hectares, opère une production agricole diversifiée autonome et des résidences interdisciplinaires.

 

« Notre démarche n’a pas été de dire que la moisson était une œuvre d’art, mais plutôt de constater que l’on retrouvait les mêmes gestes nous liant à la terre tant dans la pratique agraire, le rapport aux ressources, aux matériaux, et ses processus de transformation que dans la touche en peinture, céramique, ou cuisine. De ce fait, l’ambition est de restituer le geste agricole comme un des principes de l’œuvre et de la pratique artistique. » 

 

La fondation marche dans les traces du mouvement de la Hudson River School of Painting qui amorcera, aux côtés des écrits de Thoreau et Emerson, une prise de conscience environnementale et l’émergence de la notion de patrimoine naturel et de conservation aux États-Unis jusqu’à la législation du système des Parcs Nationaux. Dans la lignée des mouvements néo ruraux, ART & AGRICULTURE amène un nouveau souffle dans l’espace rural.

 

« On s’est retrouvé dans un paysage rural où le maillage social est de plus en plus distendu et les infrastructures agraires pour les petits producteurs en ruines, et face à ça : une effervescence associative , des projets pédagogiques (kite’s nest), une radio locale (WGXC), des échanges non monétarisés (ithaca dollar), rénovation d’ancien bâtiments industriels pour un usage collectif (Basilica, Hudson). »

 

En ayant un ancrage local à partir de l’expérience réelle de la terre, Natsuko va créer une équipe et un réseau communautaire avec ses voisins pour produire et distribuer des produits du terroir. C’est bien entendu tout un apprentissage qu’elle va devoir mettre en œuvre à la fois au rythme des saisons, du rapport à l’écosystème, dans un cadre particulier où ceux qui travaillent sont des artistes en résidences, en formation et depuis la mise en chantier de la fondation un staff de 4 personnes.

 

« La majorité de la production de la ferme est pour un usage interne et pour l’excédent de la récolte on a notamment crée plusieurs formes d’AMAP, et on vend au New Amsterdam Market (Projet militant pour la restitution de l’espace du marché publique ). On a aussi mis en place un members’s club via une galerie d’art à NYC où on ramène en plus des produits d’autres producteurs, des voisins de la vallée, un peu comme la ruche ; le tout dans des pots en céramiques, des étiquettes faites à la main. L’importance de ces réseaux de vente directe c’est le lien social, le circuit court mais aussi une manière de contourner des législations qui verrouillent le secteur agro-alimentaire sous la façade sanitaire. »

 

En opposition frontale avec une culture intensive cernée par des objectifs de rentabilité, ART & AGRICULTURE pense le lieu différemment et favorise la polyculture. On pourrait parler de cette approche comme un système global: entre les champs, les forêts le potager et le lac, tout est pensé pour installer des systèmes d’irrigation et de filtres phytosanitaires, de jachères et de récoltes alternées selon un rythme saisonnier.

 

 

De l’engagement

Ce qui m’a fasciné dans cette expérience c’est comment Natsuko a su se former de manière transversale à la fois à des techniques agricoles via le réseau local des professionnels, mais aussi intégrer ce rapport à l’art et une approche hybride assumée.

 

« Une polycuclture te demande beaucoup plus d’efforts et change les investissements par rapport à une monoculture mécanisée à économie d’échelle. Chaque fois que tu intègres une nouvelle espèce, tu as tout un nouveau chapitre de connaissances à acquérir, une infrastructure à agencer, mais c’est comme ça qu’on a pensé une écologie contributive: où chaque espèce contribue à l’équilibre de l’écologie entière.

Je me suis formée au contact d’autres agriculteurs mais aussi de professionnels culinaires. Les formations de petits producteurs agricoles diversifiés, c’est des connaissances hybrides qui ne sont pas soutenues par l’industrie car ça ne va pas dans le sens de l’économie.

Donc c’est pour ça que des projets comme farmhack sont des plateformes hyper intéressantes car elles sont spécifiques au terrain et passent par beaucoup d’expérimentations, et de rencontres. Et des groupes comme Greenhorns qui organisent des événements conviviaux entre « young farmers » -  c’est crucial cette valeur de lien social en milieu rural car elle entraîne la mutualisation des savoirs, des outils et des ressources.

Les conférences NOFA ont été une vraie expérience, c’est un rassemblement annuel autour de l’agriculture biologique ; quatre jours de workshop intensifs. Tous les gens viennent te parler de leur exploitation et comment ils ont réussi à traiter une moisissure sur le pommier ou d’autres découvertes. J’ai pris des cours de laboure avec des chevaux.

On est dans une situation où la pratique agricole naturelle est tellement minoritaire qu’il faut que tu fasses tes propres outils. C’est une vraie solidarité qui se crée et c’est très intensif en partage de connaissances, très participatif et de manière spontanée. » 

 

Une nouvelle génération de fermiers se révèle alliant cette approche hybride du local, du respect de l’environnement et en même temps de la nouvelle technologie. Des sessions et ateliers en format fab-lab apparaissent et les échanges sont toujours grandissants. Une sorte d’avant-garde mixant des techniques anciennes et nouvelles voient le jour et permet de faire le lien entre exploitants isolés, de créer une forme de solidarité entre eux et leurs terrains.

 

Vue de l’atelier, dessin fusain, carte postale portrait Georgia O’keeffe « Landscape land rights land use », 2013.

 

Du mélange des trois

Depuis 2010, Natsuko a transmis la gestion de la fondation à une équipe salariée, elle suit le projet comme membre consultant avec ses co-fondateurs. Elle est depuis retournée au Japon étudier la céramique Mingei, a participé à la biennale du Land art en Mongolie, et produit Keramikos – une tournée européenne de banquets où se mêlent une fois encore : céramiques, expériences culinaires et performance.

Son travail et sa trajectoire proposent avant tout un débat et une négociation sur notre rapport au paysage, et pour permettre de sortir d’une logique binaire où l’on considèrerait le paysage soit pour en exploiter les ressources soit pour le consommer sous forme de récréation sans jamais le ressentir.

Dans ce processus de transformation du paysage, le pictural est envisagé comme un moment de convergence entre la vie et la communauté, c’est-à-dire l’organisation d’un groupe de personnes autour de ressources naturelles et d’une possible mutualisation équitable.

Pour ses projets à venir, Natsuko prépare une performance aux jardins des plantes dans la programmation In process de la Fiac 2014. Elle est artiste associée au village de St Quentin La poterie dans le Gard pour les journées européenne du patrimoine, et réfléchit au sein d’un groupe de recherche sur « Une approche critique à l’art in situ dans le milieu naturel » dirigé par Benoit Antille à l’École Cantonale d’Art du Valais, étude croisée avec entre autres le Center for Land Use and Interpretation (Wendover, USA).

Natsuko travaille sur une collaboration avec le collectif de bergers urbains Clinamen basé à St Denis qui incarne selon elle l’avant garde de la pratique agricole urbaine et la gestion d’espaces verts. Une fois de plus Natsuko privilégie une approche hybride, transitoire et conviviale de l’écologie qu’elle souhaite prolonger à travers un nouveau label: RURAL inspiré par sa résidence en cours dans le limousin.

 

  Natsuko Uchino & Jeanne Granger, juin 2014.

 

(1) Commons - appelé biens communs en français – Les biens communs correspondent en économie à l’ensemble des ressources, matérielles ou non, qui sont rivales et non-exclusives. Traiter un bien commun comme un bien privé conduit à sa destruction, comme l’a souligné Garrett Hardin. Dès lors se pose la question de sa régulation. En politique économique on oppose souvent le bien public, assuré par l’Etat, au bien privé, réglé par le marché. Les frontières entre l’un et l’autre sont mouvantes. Le bien commun a connu un regain d’intérêt de la part de courants qui tentent de trouver une troisième voie entre marché et État. Les biens communs se distinguent des biens publics et d’un bien privé individuel. Ils cristallisent de nombreux enjeux juridiques, politiques, intellectuels et économiques dans la mesure où il proposent une alternative au modèle marchand et génèrent de nouveaux espaces de diffusion de la connaissance.

 

Pour aller plus loin

Natsuko Uchino : natsuko2point0.tumblr.com

À l’international

International Urban Food Network : www.iufn.org

The food assembly : thefoodassembly.com

En France des ateliers sur l’agriculture urbaine cet été

www.aulab.uqam.ca

Et leur inspiration au Canada

www.crapaud.uqam.ca

À lire en anglais

Everything I want to do is illegal, Joel Salatin

The raw milk revolution, David Gumpert

Ou en français

Tragédie des biens communs, Garrett Hardin




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