BRANDON BALLENGÉE
AUGURES D’INNOCENCE
RÉTROSPECTIVE 1996 – 2013

dans le cadre de l’exposition Milieux, 
26 mai – 29 septembre
tous les jours au château & à l’orangerie, 12h-19h et dans le parc, 9h-19h/20h 

COMMISSAIRE ASSOCIÉ
COAL

Depuis près de vingt ans, Brandon Ballengée, à la fois artiste et biologiste, cherche à combler le fossé entre l’art et la science en combinant sa fascination pour le vivant aux techniques de représentation des beaux-arts. Sa démarche, aux confins de la création et de la biologie, engendre un ensemble d’œuvres poétiques, véritables métaphores de la vie, qui éveillent nos consciences à la préciosité de l’environnement naturel qui nous entoure.

Inspirées par l’étude de la biodiversité, du changement écologique et du déclin des espèces, ses œuvres naissent de l’expérience directe du monde biologique, des amphibiens, des oiseaux, des poissons et des insectes qui évoluent en milieu naturel ou artificiel. L’artiste mène des enquêtes de terrain participatives, aux quatre coins du monde, impliquant grand public et chercheurs de renom. Et c’est à partir du fruit de ses recherches scientifiques que le bio-artiste dresse le portrait de l’état de santé de nos écosystèmes. D’un côté, il diffuse les résultats de ses expériences à la communauté scientifique, de l’autre, il les expose dans de nombreuses institutions culturelles internationales. En utilisant des média aussi divers que les spécimens chimiquement altérés, la vidéo, la photographie ou le déplacement d’écosystèmes complets, l’artiste déjoue les règles de l’espace muséal, environnement statique et maîtrisé, par l’implantation de structures organiques qui reflètent le chaos inhérent aux processus d’évolution et à la nature elle-même.

Nommée d’après un poème de William Blake de 1803, Augures d’Innocence est la première exposition personnelle rétrospective de Brandon Ballengée en France. Présentée dans le cadre de l’exposition Milieux, elle transmet une vision et une connaissance hors norme sur les transformations du vivant engendrées par l’action de l’Homme sur les milieux naturels.

 

MALAMP

Les amphibiens comptent parmi les meilleurs bio-indicateurs d’un milieu naturel. Leur déclin massif et l’augmentation de leurs malformations témoignent de la dégradation de leur environnement : pratiques agricoles modernes, modifications climatiques, pollution, érosion de la biodiversité, etc.

Les oeuvres intégrées par Brandon Ballengée dans son projet Malamp, proposent d’approcher les populations et les types de malformations des amphibiens dans le Monde entier, afin d’identifier le rôle que joue l’Homme, par ses activités économique, dans la dégradation de leur milieu.

 

 

Reliquaries, 2001-2013

Ces images sont obtenues grâce à un procédé chimique d’éclaircissement et de coloration de grenouilles malformées, trouvées dans la nature lors d’actions menées par l’artiste avec les publics. Lors de ces phases d’observation, Brandon Ballengée extrait de leur milieu les spécimens de tétards et de bébé grenouilles les plus atteints : ceux qui ne pourront pas survivre. L’artiste écologue, après les avoir euthanasié sans douleur, les soumet à ce processus chimique qui enlève doucement peau et muscles afin de révéler os et cartilages, d’un grand intérêt pour l’étude et la compréhension scientifique des malformations.

 

 

Du point de vue artistique, l’utilisation de ce procédé permet d’éluder la représentation directe des individus – dans une volonté de ne pas produire de grandes images de « monstres » qui pourraient terrifier et être exploitées de manière abusive par certaines firmes ou organismes. Ce processus est suivi d’un passage au scanner haute résolution qui photographie chaque spécimen pour créer des portraits individuels. Ces mêmes portraits sont ensuite imprimés dans des teintes aquarellées uniques sur lesquelles chaque grenouille est centrée et nous apparaît comme « flottant » dans ce qui parait être des nuages. Cette qualité esthétique qui semble surgie d’un autre monde est renforcée par les titres, inspirés de personnage antiques de la mythologie grecque.

 

 

Chaque portrait est calibré, et fait ainsi approximativement la taille d’un bébé humain. Ce format a pour but de provoquer l’empathie du regardeur au lieu de son détachement ou de sa peur. Trop petits, ils passeront inaperçus. Trop grands, ils deviendront des monstres. Chaque œuvre d’art est unique et ne bénéficie pas d’édition supplémentaire, afin de rappeler l’unicité et l’individualité de chaque animal, devenant ainsi symbole d’une vie non-humaine à court terme.

 

Styx, 1996-2013

Styx est une expression sculpturale dérivée de la découverte de grenouilles anormales dans la nature. Le titre de cette œuvre est inspiré de la légendaire rivière de la mythologie grecque qui autorisait un déplacement entre deux mondes : celui des vivants, et celui des morts. Pour créer Styx, de minuscules spécimens de grenouilles ont été nettoyés et teintés chimiquement, très précautionneusement, puis disposés sur une grande structure sombre – qui évoque des obélisques déchues.

 

 

La petitesse des spécimens les placent hors de notre échelle de taille associative habituelle, soit le système comparatif d’un corps à l’autre par l’étalon qu’est notre taille humaine et qui nous permet d’appréhender physiquement le réel qui nous entoure. C’est en effet par leur système de présentation scientifique, qui prend la forme de coupelles en verre, appellées boîtes de Petri, illuminées par le dessous, qu’ils deviennent lumière et prennent leur importance dans l’espace. Vus de près, ils ressemblent à de précieuses gemmes ou à certains vitraux.

Requiem pour Flocons de neige Blessés, 2009-2012

Requiem pour Flocons de neige Blessés est une série de 21 portraits individuels de minuscules têtards malformés trouvés dans le sud du Québec.
Chacune de ces créatures est née dans un univers hostile, dégradé écologiquement et rempli de prédateurs et de parasites. Toutes portent les marques environnementales de leur milieu de naissance à un moment donné de leur histoire. Toutes difformités importantes les condamnent à une mort précoce. C’est pourquoi l’artiste réalise un mémorial à ces êtres fragiles. Il rend hommage au nombre insensé d’individus qui viennent au monde, et disparaissent.
Aujourd’hui, dans certaines zones humides nord-américaines, un taux de difformités supérieur à 5% (taux considéré comme normal) chez les populations d’amphibien est fréquent. Il peut toutefois atteindre 16% dans un seul et même étang. Il est le signe du stress et de l’effondrement des écosystèmes. Brandon Ballengée et ses collaborateurs mènent actuellement des recherches sur plus de 10 000 amphibiens sauvages, provenant des zones humides du sud du Québec, pour évaluer les ratios de difformités et de blessures. Les parasites trématodes et les têtards prédateurs apparaissent actuellement comme les causes les plus probables des difformités des jeunes grenouilles et crapauds.

From Early Life, 2000-2001

Cette série d’images est la représentation des huit premiers jours de la vie de deux espèces d’amphibiens aujourd’hui en voie d’extinction : les grenouilles des bois et les salamandres tachetées. Les images produites par Brandon Ballengée ont été réalisées grâce à une technologie très pointue, un scanner faisant office d’appareil photographique.
Deux masses d’oeufs (chacune contenant plusieurs centaines d’oeufs) ont été prélevées d’une petite zone humide à l’ouest de l’État de New York. Lesoeufs ont ensuite été délicatement séparés, puis scannés individuellement à une résolution 26 fois supérieure à ce que permet un scanner domestique. L’artiste obtient ainsi des variations esthétiques et un rendu des détails incomparables. Il révèle pour la toute première fois des détails comme le mur cellulaire de l’oeuf ou des parasites microscopiques qui avaient échappés aux précédentes études. Cette technique, au regard des méthodes conventionnelles, améliore donc considérablement l’observation zoologique, etelle fait apparaître la fragilité et la beauté des débuts de la vie.
Le déclin des grenouilles des bois et des salamandres tachetées
Longtemps, les grenouilles des bois furent les plus communes de la Nouvelle- Angleterre. En un siècle, leur nombre a tellement chuté que l’espèce est devenue l’une des plus rares et des plus protégées de l’État de New York. Les salamandres tachetées, spécimen d’urodèle très répandu en Europe, commencent leur pèlerinage vers leur zone de reproduction à la fin de l’hiver. A la même période l’introduction, de poissons de pêche qui se nourrissent d’individus adultes, les empêche de se reproduire et entraîne leur déclin.

 

Eco-Displacement, 2013

Cet écosystème est constitué d’espèces aquatiques (plantes, escargots, pois- sons ou plancton), d’eau et de détritus glanés sur le Domaine de Chamarande dans la zone humide dite des « cressonnières » dans le cadre d’éco-actions menées par l’artiste au cours de l’été. Ils sont présentés et offerts exceptionnel- lement à la vue des visiteurs avant d’être remis en liberté à la fin de l’exposition.

Cet Eco-Déplacement illustre le travail de recherche scientifique mené sur les amphibiens en milieu laborantin. L’étude du vivant en milieu artifi- ciel se révèle parfois nécessaire, pour la simple raison qu’il autorise une observation continue, et donc une compréhension optimale du vivant. Les organismes ont souvent bien les mêmes comportements en captivité qu’à l’état sauvage.

Déplacé depuis son milieu naturel vers l’espace d’exposition, ce microcosme se transforme en théâtre du vivant : il donne à voir la vie d’organismes aquatiques souvent méconnus.

 

Malamp Paintings, 1999

Reprenant le principe appliqué aux amphibiens de la série Reliquaries, les Malamp Paintings sont la représentation picturale des spécimens étudiés et isolés par l’artiste-écologue. Ici, les spécimens difformes sont dépeints tels qu’ils sont trouvés dans la nature, sans avoir subi de procédé d’éclaircissement et de coloration. Les batraciens, formes isolées et clairement perceptibles, se détachent sur fond abstrait. Là encore,Brandon Ballengée attire l’attention sur le sort des espèces, tout en empruntant à l’histoire de l’art un pan de son vocabulaire esthétique. Ce fond pictural abstrait est peint à partir d’eau polluée, de cendre et de café. Ces matériaux évoquent les conditions de travail de l’artiste en même temps que celles du biologiste : l’eau d’étangs pollués, dans laquelle évoluent les amphibiens sujets de ses études, la cendre et le café, résidus de longues heures de travail passées à comprendre et à analyser un problème écologique qui se manifeste sur les six continents.

 

The Cry of Silent Forms, 2009-2013

Toutes les séquences ont été filmées par Brandon Ballengée en laboratoires ou durant des recherches menées à l’été 2009 au Yorkshire Sculpture Park (Wakefield, Angleterre) ou à l’été 2010 à la Société des arts technologiques (Montréal, Canada) ou encore en2012 au Domaine de Chamarande (Essonne, France). Tous les sons sont issus d’eau courante.

Afin d’étudier les difformités des amphibiens et de comprendre en quoi les facteurs environnementaux peuvent influer sur leur développement, il est nécessaire de reconstituer des écosystèmes en laboratoire et de les observer nuit et jour grâce à un dispositif de vidéo surveillance. Ces images révèlent le drame inhérent à la survie dans des environnements hostiles mais aussi les comportements agressifs, souvent cruels, qui lient entre euxles têtards, les poissons prédateurs, les larves d’insectes et les parasites.
Les vidéos présentent des instants saisis et répétés à l’infini tel que Prana qui montre la gorge d’une grenouille qui prend ses dernières respirations avant de mourir des blessures infligées par ses prédateurs. La vidéo Origine du monde montre une sangsue hermaphrodite éventant sa partie inférieure afin d’oxygéner ses parasites et donc de les éliminer. Dans Consume, des têtards de crapauds s’attaquent l’un l’autre dans un élan de cannibalisme inattendu.
Créées au départ pour permettre au scientifique de mener un travail rigoureux de documentation et de collecte, ces vidéos provoquent néanmoins une forte résonance émotionnelle. Brandon Ballengée témoigne ainsi de la difficulté, pour les scientifiques, de rester concentrés et objectifs devant l’incroyable, le beau, le repoussant voire le tragique, qu’il leur est donné de voir.

 

MALAMP permet également de contribuer à l’enrichissement des connaissances scientifiques sur les mutations de la biodiversité dues à nos modes de vie et de production et constitue une oeuvre majeure, tant pour l’art que pour la science.

 

Prelude to the Collapse of the North Atlantic, 2013

Brandon Ballengée conçoit pour le Domaine de Chamarande, une sculpture monumentale qui nous sensibilise à la préciosité et à la richesse des écosystèmes marins peuplant l’océan Atlantique Nord.

L’installation sculpturale Prelude to the Collapse of the North Atlantic a été conçue en réponse à la menace qui pèse aujourd’hui sur les zones poissonneuses du monde entier. Surpêche, changement climatique, pétrole, polluants, dégradation généralisée des habitats sont autant de facteurs qui participent au déclin de la biodiversité marine.
Cette imposante pyramide est composée de 150 bocaux qui contiennent près de cent spécimens marins communs glanés sur les marchés d’Île-de-France. Ils se trouvent immortalisés dans un cercueil de verre, à la manière des collections d’histoire naturelle. Des bocaux vides, disposés parmi l’ensemble, représentent les espèces en voie d’extinction ou celles d’ores déjà disparues.
Ces espèces représentent moins de 5% de toute la biodiversité connue de l’océan Atlantique Nord. L’audace architecturale de cette pyramide symbolise la réalité du réseau trophique océanique qui repose sur l’équilibre de la chaîne alimentaire et l’interdépendance entre les êtres vivants. On retrouve ici l’organisation hiérarchique de ce milieu : les espèces en bas de la chaîne alimentaire océanique sont disposées à la base de la sculpture, alors que les espèces en haut les dominent.

Prelude to the Collapse of the North Atlantic est un monument érigé à la gloire de ce combat mené par l’artiste ainsi que nombre d’organisations individuelles ou collectives pour protéger les milieux aquatiques. Par son ampleur, l’œuvre évoque la complexité du problème qui se joue actuellement dans l’océan Atlantique. Elle nous engage à réfléchir à notre consommation quotidienne et à adopter des habitudes plus responsables et respectueuses des réalités écologiques.
Une première version de l’installation Prelude to the Collapse of the North Atlantic a été conçue en 2010 suite à l’explosion de la plate-forme de forage pétrolier Deepwater Horizon qui provoqua une marée noire sans précédent. Elle rendait compte des effets de cette catastrophe écologique majeure sur les populations aquatiques du Golfe du Mexique. Elle faisait partie d’un ensemble d’œuvres sur le sujet dont deux, Committed et Tears of Ochún, sont présentées dans l’escalier d’honneur.
 

 

Le déclin des espèces océaniques

De récentes études ont montré que tous les systèmes trophiques océaniques du monde se sont altérés au cours des deux derniers siècles. Dans l’océan Atlantique Nord, l’Agence européenne environnementale (AEE) a constaté que de nombreuses espèces communes comme le cabillaud, la baudroie, le colin, le maquereau, la sardine et la sole sont actuellement pêchées au-delà des limites de sécurité. L’organisation intergouvernementale ICES (Conseil International pour l’Exploration de la Mer) a appelé à une réduction de 40% des flottes de pêche pour diminuer les menaces d’effondrement (collapse en anglais) des espèces. Personne n’est actuellement certain du taux de déclin global des quelques 1100 espèces de poissons identifiées dans l’océan Atlantique Nord. 

 

Committed, 2012

Committed rappelle les crimes commis par l’Homme contre son environnement, mais aussi les conflits contemporains opposant l’engagement politique et l’innovation technique. La vidéo diffuse le spot publicitaire, réalisé par l’entreprise BP pour les chaînes de télévision américaines dans le but d’expliquer « sereinement » aux habitants les conséquences du désastre et par là-même de les relativiser. Pour révéler la mauvaise foi de l’entreprise, le spot est affublé par l’artiste de trois bandes de titrage sur lesquelles défilent des mentions issues des constats et combats menés par des organismes associatifs environnementaux et citoyens. Elles réfutent totalement les arguments mensongers énoncés par le représentant commercial de BP, et décrédibilise ainsi les tentatives du groupe pour minimiser la catastrophe écologique.

Retour sur la catastrophe écologique du Deepwater Horizon

Le 20 avril 2010, la plateforme de forage Deepwater Horizon, gérée par la compagnie pétrolière britannique BP, explose et génère un incendie, puis une marée noire de grande envergure. 780 millions de litres de pétrole se répandent dans le Golfe du Mexique. La fuite ne sera rebouchée que le 19 septembre, soit cinq mois après l’explosion. La catastrophe écologique continue d’affecter la biodiversité océanique mais également l’économie locale qui lui est liée en partie. La pollution des eaux, due au déversement de pétrole et de produits chimiques tels que le produit dispersant Corexit 9500, diffusé par BP dans l’océan pour fluidifier le pétrole (enmicro-goutellettes),continue de mettre en danger les écosystèmes marins.

 

Clear and Stained Clearnose Skate Raja Eglanteria, 2002

Cette raie Raja eglanteria est un autre exemple des conséquences de la pollution des eaux sur les espèces aquatiques. Elle a été trouvée par l’artiste dans l’Hudson River, rivière étasunienne de la côte Est, exposée à de nombreux types de pollution (polluants chimiques, eaux usées ou déversement des déchets).
Sublime spécimen d’eau salée, cette raie qui remontait les courants fluviaux de l’Hudson River depuis l’océan Atlantique a été scannée en haute résolution après avoir reçue un traitement d’éclaircissement et de coloration. La surprenante gamme de couleurs ainsi obtenue révèle la magnifique et complexe structure osseuse de l’animal. L’artiste nous exhorte à préserver cette beauté dont la survie est actuellement menacée par la surpêche et la dégradation de son habitat.

 

Tears of Ochun, 2012

Cette crevette provient d’un lot de spécimens soumis à l’artiste par des collaborateurs scientifiques de Floride. Elle fait partie des multi- ples victimes de l’explosion de la plateforme pétrolière Deepwater Horizon (DWH). Sa naturelle transparence nous permet de constater la présence de pétrole dans son abdomen. Cette substance mortelle condamne la crevette, et risque également de contaminer ses prédateurs.
Deux années après l’explosion de Deepwater Horizon, de nombreuses crevettes et autres espèces marines, coquillages et crustacés présentent des lésions ; des anormalités continuent d’apparaître dans les filets des pêcheurs. À l’automne 2012, Brandon Ballengée et un groupe d’étudiants comparent 688 crevettes « Popcorn » (espèces Palaemonetes) trouvées en Louisiane sur des zones gravement exposées aux effluents de Deepwater Horizon avec d’autres prélevées en Floride sur des zones faiblement exposés. 500 crevettes sont analysées et soumises au procédé d’éclaircissement et de coloration afin d’étudier leurs morphologies et l’origine de leurs anomalies. Les crevettes exposées aux polluants du DWH présentent un taux d’anomalies allant jusqu’à 79,4 % d’individus, soit dix fois plus que celles de Floride. Reste à étudier l’impact des difformités sur les populations sauvages et sur les êtres humains qui les consomment…

 

A Habit of Deciding Influence : Skins, 2012

En 1855, Charles Darwin débute avec enthousiasme des recherches sur les pigeons. Il les étudie et les sélectionne artificiellement pour déterminer l’origine de leurs variétés de couleurs, de formes, de tailles et de comportements. Son objectif était de prouver que tous les pigeons descendaient de la même espèce commune : le Columbia livia ou pigeon biset. Ses conclusions furent considérables au regard de sa future théorie de l’évolution.

Brandon Ballengée, en résidence au Muséum d’histoire naturelle de Londres en 2012, photographie la collection personnelle de pigeons de Darwin. Il compose des collages numériques des oiseaux sélectionnés sur des fonds créés à partir de scanners microscopiques de coton médical. Ces images rappellent les peintures dix-neuvièmistes de William Turner et les représentations scientifiques.

Cette étonnante galerie de portraits d’oiseaux dont on ne perçoit pas le regard nous rappelle que les espèces les plus communes, les plus fréquentées par l’homme au quotidien, méritent toute notre attention. Leurs particularités comportementales, génétiques et biologiques sont des marqueurs de notre histoire commune, et le fruit d’une adaptation aux nouveaux environnements façonnés par l’Homme.

 

The Absent Birds of America, 2007

Pour manifester l’extinction de nombreuses espèces d’oiseaux, survenues depuis le XIXe siècle, Brandon Ballengée fait disparaître physiquement leur représentation en découpant des estampes historiques de Jean- Jacques Audubon (1785-1851), considéré comme le premier ornithologue américain. Durant des années, Brandon Ballengée a cherché des rééditions d’estampes originales, datées précisément de l’année d’extinction de l’espèce d’oiseau représentée en gravure. Ainsi les représentations de RIP Pied or Labrador Duck (Eider du Labrador en français) ont-elles été délicatement retiré d’une édition d’une planche originale datée de 1875, l’année exacte où l’espèce du Labrador Duck s’est définitivement éteinte.

En disparaissant, ces espèces deviennent invisibles et sombrent peu à peu dans l’oubli. Ironie du sort, il ne reste d’elles que les représentations picturales, graphiques ou photographiques qui ont pu être réalisées par les artistes, les scientifiques et les amateurs. L’artiste, par ce geste vandale, provoque notre sensibilité plus encline à protéger les témoignages de sa culture que les manifestations du vivant. En résulte ces cadres pour l’absence, hommage mélancolique à l’effacement des espèces.

 

Ti-tânes, 2013

Ces trois poissons épinochettes ou Pungitius pungitius ont été collectés dans les eaux des cres- sonnières du Domaine de Chamarande durant la résidence de l’artiste à l’été 2012. Ils ont été soumis au fameux procédé d’éclaircissement et de coloration régulièrement utilisé par l’artiste puis reproduit à très grande échelle sur des caissons lumineux qui les fait flotter dans l’espace.

Brandon Ballengée a découvert une importante population d’épinochettes dans l’eau, pourtant polluée des cressonnières, aux côtés de nombreux têtards et de jeunes crapauds présentant des membres arrière man- quants et segmentés. Ces poissons, de comportement agressif, n’hésitent parfois pas à attaquer les têtards leur arrachant queues, yeux et membres. Brandon Ballengée a choisi de mener des expérimentations afin de savoir si les épinochettes sont bien la cause des difformités amphibiennes découvertes dans cette zone du parc.

Dans la mythologie grecque, les Ti-tânes ou Titans sont les divinités primordiales de la nature, nées de la Terre et du Ciel, qui sont vaincues par les dieux de l’Olympe. Bien que déchus par ces nouveaux dieux qui ressemblent aux hommes, les Titans survivent et sont bannis dans des terres hostiles. Leur défaite symbolise l’évolution d’une civilisation passant de la vénération du monde naturel à l’anthropocentrisme qui domine encore aujourd’hui. Nommés Mnêmosynê, Iapetus, et Têthys, des noms des Titans représentant la mémoire, la vie des mortels et les sources d’eau fraîche, ces trois spécimens de poissons deviennent les gardiens de particularités biologiques et génétiques uniques. Ils illustrent la tentative de l’artiste et du scientifique pour révéler des espèces remarquables au regard de l’évolution : de tels organismes ont perduré depuis des millions d’années et réussissent aujourd’hui encore à s’adapter à des écosystèmes dégradés par l’homme. Photographiés sur de l’authentique carbone fossilisé, ils évoquent les temps anciens et la persistance de la vie dans des écosystèmes dénaturés par l’activité humaine telle la consommation des énergies fossiles

 

Dying Tree, 2013

Brandon Ballengée rend hommage à une œuvre fondatrice de l’art environnemental : Dead Tree – arbre mort – créé en 1969 pour l’exposition « Prospect 69 » par le fameux artiste américain Robert Smithson (1938-1973). Celle-ci consiste à déplacer physiquement et conceptuellement un arbre mort depuis son site d’origine situé à Langfeld, en Allemagne, dans l’espace d’exposition de la Kunsthalle de Düsseldorf. Robert Smithson valorise les formes de l’arbre – ses branches, ses feuilles encore présentes et ses racines – pour opposer l’espace naturel à celui de l’homme et de l’art. Il critique ainsi l’espace blanc, sacralisé, du musée et de la galerie qui présente des objets « sans vie » – à l’image de cet « arbre mort » – que le public regarde, hagard, sans réfléchir à ce qui lui est donné de voir.

À son tour, le Dying Tree de Brandon Ballengée est composé d’un arbre mourant prélevé sur le Domaine de Chamarande. En son sein, un microphone capture le son de l’eau qui s’évapore des différentes couches composant l’écorce du bois, amplifiant ainsi la mort progressive de l’arbre et de ses cellules qui s’éteignent à mesure qu’elles sèchent. À la fois sensible, scientifique et poétique, cette nouvelle installation mêlant ready-made naturel et sonorités aléatoires nous appelle à découvrir et à re-découvrir la nature, au sortir de cette exposition.

 

 

Crédits photographiques: Brandon Ballengée, Laurence Godart et Henri Perrot.

 

Site Internet de l’artiste : www.brandonballengee.com

 

 




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